Si tous les signataires du Manifeste étudiant pour un réveil écologique partent travailler chez Patagonia, le monde de demain sera-t-il meilleur ?

En septembre 2018, un collectif d’étudiants lance le Manifeste étudiant pour un Réveil Ecologique. Objectif : alerter (et protester) sur le décalage qu’ils perçoivent entre l’enseignement supérieur d’une part et l’ampleur du défi environnemental d’autre part.

30 000 étudiants de 400 établissements d’enseignement supérieur ont signé le Manifeste.

Au-delà de l’expression de leur colère et de leur frustration, le collectif propose des principes et outils afin de favoriser l’intégration de ces sujets au sein de la formation mais également une grille de lecture permettant de challenger leurs futurs employeurs sur leur implication dans les enjeux climatiques et environnementaux.

L’initiative est excellente.

Le sujet de la marque employeur, de l’attractivité des entreprises vis-à-vis des jeunes diplômés est un levier de développement essentiel pour celles-ci. Les étudiants agissent pour leur avenir, mais également pour toute la collectivité en exerçant cette pression sur les employeurs, sommés d’apporter les preuves de leurs engagements sous peine d’être privés des compétences et qualités de ces jeunes collaborateurs.

La quête de l’entreprise contributrice est lancée, de même que la chasse au greenwashing.

D’autres initiatives ont depuis vu le jour pour orienter les actifs (nouveaux ou pas) vers des organisations engagées en faveur de la transition énergétique et des défis environnementaux. C’est le cas par exemple de Shift your Job, une plateforme qui recense secteur par secteur les organisations contributives à la transition carbone.

La crise sanitaire et sociale actuelle accroît l’exigence des collaborateurs, comme des citoyens, à rendre les entreprises plus solidaires et engagées que jamais.

Cette pression est nécessaire au regard des défis actuels et la structuration de cette démarche doit se poursuivre pour accélérer les stratégies d’impact des organisations.

Au cœur de ces enjeux, politique RSE, société à mission, formulation de la raison d’être, process de labellisation, etc. sont autant de leviers qui travaillent en synergie pour offrir un réel cadre de solutions à ces défis.

Ceci étant posé, je m’interroge :

Si tous les étudiants formés et acquis à cette cause tournent le dos aux entreprises qui ont le plus besoin de se transformer, qui restera-t-il alors chez elles pour porter ces mutations nécessaires ?

A l’heure des campagnes de #bashing, #name&shame et autre #balanceton/ta, qui peuvent être d’excellents activateurs de changement, essayons de ne pas développer une nouvelle forme de honte professionnelle.

Je suis profondément convaincue que l’envie, l’enthousiasme et la conviction sont bien davantage générateurs de changement et mobilisateurs, que la honte ou la moralisation.

Or, il devient aujourd’hui de plus en plus difficile d’assumer travailler pour certains secteurs et certaines industries sans ressentir cette gêne de collaborer à… la finance, l’industrie du textile, la pétrochimie, la construction, l’industrie du tabac, etc.

Il est si facile de se poser en critique et de se parer d’une vertu artificielle lorsque l’on pilote des missions de conseil et de formation RSE (c’est moi 😊!)

ou que l’on rejoint des start ups qui se sont construites sur un business model un impact (bravo à elles !)

ou encore que l’on rejoint ces entreprises extraordinaires et pionnières qui font la preuve de la réconciliation du triptyque de l’économique, du social et de l’environnemental depuis plusieurs dizaines d’années déjà. Je les admire, elles sont incroyablement inspirantes et nous avons besoin de ces leaders du changement… mais veillez à ne pas laisser de côté la partie de la phrase précisant « depuis plusieurs dizaines d’années déjà ».

Car le changement prend du temps. Le changement s’opère étape par étape. Et ces sociétés ont pu compter sur des dirigeant.e.s visionnaires mais également sur des salarié.e.s qui ont relayé cette stratégie.

Nous avons besoin de chacun et chacune d’entre vous, exactement où vous êtes et où vous choisirez d’aller pour peu que vous ayez envie d’agir.

Le déterminant sine qua non du changement n’est pas le lieu où il s’exerce mais bien l’action elle-même. Les échéances des enjeux actuels sont trop courtes pour nous permettent de nous passer de la contribution de certaines entreprises et industries, particulièrement celles qui jusque-là concentrent autant la richesse que les externalités négatives.

Si l’envie d’agir vous anime, imaginez l’impact que vous pourriez avoir sur des entreprises pour lesquelles l’effort à fournir est justement encore plus important. Pensez à votre capacité à sensibiliser, mobiliser, transformer vos collègues, vos managers, vos dirigeants.

Quel que soit votre poste et votre niveau hiérarchique, vous avez la possibilité d’agir où vous êtes et au maximum de votre capacité.

  • A un niveau de responsabilité élevé, vous avez capacité à faire évoluer la stratégie de l’entreprise. Manager, vous avez la possibilité d’informer et de mobiliser autour de vous.
  • Salarié plus éloigné de la chaîne de décision, votre pouvoir n’est pas moins important : être à l’écoute, accueillir la diversité, utiliser les transports en commun pour vous déplacer, questionner les pratiques de votre entreprise, interroger la compensation carbone des trajets les plus importants, faire appel à un fournisseur local et responsable, limiter le gaspillage, la consommation d’énergie et d’eau, etc. tous ces gestes individuels sont aussi activateurs de changement collectif.

Les partisans d’une vision plus radicale aiment à dire qu’on ne change pas l’industrie du charbon en allant au travail à vélo.

Bien sûr, c’est tout à fait insuffisant.

Toutefois l’immense majorité des salariés n’ont pas la possibilité de challenger leur poste ou leur employeur. Ne peuvent pas prendre le risque du changement. Et en réalité si chacun individuellement commençait déjà à agir sur tous les leviers qu’il à sa disposition, c’est toute la société qui évoluerait. La transition collective est interconnectée à la transition personnelle. Alors, certes, ne nous contentons pas d’aller travailler dans une usine à charbon à vélo, mais gardons nous de nous railler cette pratique.

Jeunes diplômés, convaincus et amenés à assumer des postes à responsabilité dans de grandes sociétés, vous avez le pouvoir de dire non, de refuser d’aller travailler dans certaines entreprises et secteurs et bien évidemment vous avez toute liberté d’exercer ce droit et cette pression.

ET vous avez aussi le droit de choisir les entreprises qui font face à des défis de transformation cruciaux et d’agir sur la mutation de leur modèle d’affaire. Ce choix n’est pas moins courageux, ce choix est aussi un choix d’engagement. Un engagement qui requiert détermination et pédagogie.

Vous entendrez d’ailleurs parfois que votre action est inutile, trop lente, invisible. Et lorsque vous valoriserez certains progrès, vous serez vite sous le feu des critiques pour tout ce qui est encore insuffisamment pris en compte. Ne baissez pas les bras !

Un corporate hacker, un conspirateur positif agit davantage dans l’ombre que dans la lumière mais son action n’en est pas moins nécessaire.

Dans cette bataille de la transformation des entreprises, gardez en tête Margaret Mead :

« Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé »